Thélyson Orélien chez Cratyle
Par Marie Gil
Lorsque j’ai créé l’Institut Cratyle, la première phrase que j’avais placée sur le « Manifeste » du site disait en substance : à l’heure de l’I.A., l’oral va s’imposer comme unique critère de distinction. Et ce dans tous les secteurs de la société : études, concours, recrutement, notoriété. À l’oral, on ne peut tricher !
L’actualité de la publication du roman de Thélyson Orélien fait résonner cette phrase aujourd’hui. Je rappelle très succinctement les faits. Pierre-Thomas Eckert et Samuel Fitoussi, membres du collectif Balance ton Claude, ont passé le roman de Thélyson Orélien C’était ça ou mourir au filtre de Pangram v.4. Le verdict de Pangram est que chaque page du livre a été générée à près de 100 % par une I.A.
Je ne m’attarderai pas sur la question du style de ce roman, ni de savoir s’il est totalement artificiel, en partie seulement ou pas du tout. Ni sur l’avenir de la littérature. Pour moi, la littérature ne peut mourir. Seuls les textes déjà de style industriel sont concernés par le problème : ce qu’on a appelé bien avant l’I.A., les « romans de gare » ou, pour paraphraser Gide, « la littérature de bons sentiments ». De très bons romans en font d’ailleurs partie, dont les romans d’aventures de Dumas, d’Eugène Sue et une grande partie de la littérature écrite à plusieurs mains. Mon point est simple et je n’ai pas envie de le discuter : je ne pense pas que l’I.A. pourra inventer, créer de nouvelles perspectives littéraires pour atteindre une vérité enfouie. Un exemple particulièrement frappant serait celui de la poésie, de Mallarmé et de la notion d’avant-garde.
Non, ce qui m’intéresse ici est la question de l’oral, puisque c’est ce à quoi je forme. Regardons de plus près les prestations orales de M. Thélyson Orélien. Plusieurs journalistes et critiques ont mentionné, quand l’affaire est sortie, qu’ils avaient noté une discordance frappante entre le style du roman (ou ce qui était dit de son style, de sa longueur et de son souffle), et les prises de parole de l’auteur.
Avant d’aller plus loin, je voudrais préciser certains points :
1. Je suis consciente qu’il existe ce que l’on nomme « discrimination linguistique », qui consiste à isoler et discriminer une personne sur ses prestations langagières. J’ai également connaissance du texte de l’article 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui « condamne clairement le déni des droits humains linguistiques aux peuples, groupes, groupes ethniques, petites communautés faibles et politiquement sans influence ; et affirme positivement la nécessité de lutter contre la discrimination linguistique », discrimination qui a lieu « lorsque des personnes plus fortes, plus puissantes, plus instruites, plus riches parlent dans leur langue maternelle à d’autres personnes qui parlent d’autres langues, qui doivent essayer de comprendre et essayer de répondre si elles en sont capables ».
Je précise donc immédiatement que mon propos ne se situe pas sur ce plan. Qu’une personne manie mal la langue n’est pas ici stigmatisé. En tant que professeur de rhétorique, d’éloquence et formant aux prises de parole, je cherche simplement à montrer que l’oral est plus difficile à corriger que l’écrit si l’on cherche à le faire, en particulier dans une situation de stress. La position de l’Institut Cratyle et de toute formation en rhétorique est ici particulièrement délicate, mon lecteur le comprendra. En effet, lorsqu’un élève demande à être formé à l’oral, parce qu’il échoue à répétition dans ses prises de parole, ses oraux ou ses entretiens, c’est qu’il est jugé sur ses prestations – il s’agit donc bien de discrimination linguistique, car le fond ne peut être totalement détaché de la forme. C’est le principe même des sélections dans notre société. En tant qu’enseignants, notre tâche est donc de corriger ces « défauts » que la société stigmatise, et donc d’en tenir compte. Mais l’enseignant n’est pas à l’origine de cette stigmatisation, il en a seulement conscience et il infléchit l’oral de son élève en fonction de ce que la société (ou l’élève lui-même !) demande. Être amoureux de la lange n’est pas seulement être attaché à la langue « institutionnalisée ». Au contraire. C’est aimer ses écarts, ses richesses et inventions, sa manière de plier le réel, de créer des images, d’enrichir la pensée. Seulement, pour ce qui est de la prise de parole, en tous cas dans certains cadres, ces libertés supposent une maîtrise préalable. C’est ainsi, et aucun texte de loi ne pourra l’empêcher. Cependant, et c’est la vengeance des langues non canoniques, nous sommes malgré tout tous dupes de notre langage, et subissons notre propre langue quel qu’en soit le niveau. Barthes disait que la langue « force à dire » et qu’elle était « fasciste » (leçon inaugurale au Collège de France). Nous sommes donc quittes et pouvons enseigner la norme, et donc aussi comment aller au-delà de la norme, en toute tranquillité.
2. Les problèmes de syntaxe, de grammaire, de rhétorique et de style que je mets en évidence dans les exemples ci-dessous ne valent pas en soi, mais pour démontrer un contraste avec le texte écrit de la même personne.
3. Mon but est de montrer que ces fautes ne seraient pas apparues avec une préparation et une attention portées à l’oral en amont. De montrer a contrario que si la prestation orale avait été bonne, elle aurait été automatiquement imputable à la « valeur » de la personne, et ce malgré la préparation – « l’oral révèle quelque chose de l’homme ». D’ailleurs, l’article Wikipédia sur la stigmatisation linguistique précise bien que cette stigmatisation est presque toujours inconsciente et que l’on juge sur la langue quelqu’un sans même le savoir.
4. Si des fautes et une oralité elliptique suscitent ici un doute sur l’auteur (et le doute n’est pas un jugement), c’est parce qu’elles manifestent un écart non seulement avec le texte (point 2) mais surtout avec sa réception : l’engouement fantastique d’une classe parisienne de rentrée littéraire pour un roman. On a pu ainsi noter l’écart entre la parole de ces personnes et la parole de l’auteur en question. Par ailleurs, Les deux auteurs Pierre-Thomas Eckert et Samuel Fitoussi, suite à certaines accusations, se sont exprimés dans une tribune du Monde (7 octobre 2026). Leur démarche consiste à tester le plus grand nombre de romans possibles, pour éviter aux hommes de perdre un certain temps à lire un texte bien écrit mais qui ne serait pas le fruit d’une pensée, d’une invention et d’une souffrance humaines. Or ces trois origines d’un texte sont nécessaires pour rendre celui-ci réellement intéressant. Le « style » ne constitue pas en soi une nourriture pour l’âme. Mais pourquoi avoir testé ce roman avant d’autres ? Le doute existait bien avant les conclusions de Pangram, de nombreux critiques l’ont dit, des rumeurs circulaient. Il me semble probable que, plus que les ficelles rhétoriques du texte lui-même, ce soient les prises de parole de l’auteur qui aient suscité, ou du moins conforté, ce doute.
Après ces précautions, je vais analyser seulement une phrase – mais je pourrais le faire sur d’autres, l’idée n’est pas de stigmatiser, encore une fois.
Imaginons plutôt que M. Orélien est élève de Cratyle.
Il s’agit de la première fois que Thélyson Orélien doit développer un peu longuement une idée, lors de son entretien à La Grande Librairie. Il parle d’ailleurs longtemps pour dire finalement très peu, à savoir que son personnage et lui sont certes distincts, mais que leur histoire se recoupe. Je mets en italiques un usage surprenant de la langue en regard du niveau du texte, au tout début de la réponse, ce qui suffit pour ce que je voudrais montrer. Je les corrige entre parenthèses – je ne corrige pas les licences habituelles de l’oralité :
« Oui disons, c’est pas [sic] mon histoire d’un plan (sur un plan) autobiographique de manière très directe (ce n’est pas directement mon histoire sur un plan autobiographique), mais je peux dire (qu’)en quelque sorte, c’est mon histoire dans l’émotion […]. C’était [sic] peut-être mon histoire qui raconte l’histoire d’autres gens (personnes). […] Quand il voit vraiment le problème, c’est [sic] tout le pays, et il a pris la direction dominicaine. » Suivent « le palais législative » et « dans ce côté-là [dans ce sens-là], mon histoire rejoint l’histoire de mon personnage ».
L’hypothèse qui me viendrait la première à l’esprit n’est pas : M. Orélien s’exprime moins bien à l’oral qu’à l’écrit, donc ce n’est pas lui qui a écrit son texte. Non, ma première réaction est simplement : cet homme n’est pas habitué à prendre la parole, il réagit mal au stress, à la surprise. Il se perd dans ses réponses, et cela l’amène à faire des fautes. Dans le même ordre d’idée, il répond de manière extrêmement concise et sèche à des questions qui appellent un développement, même rapide. Lorsqu’on lui demande, dans l’entretien de La Dépêche (24 septembre 2026) par exemple, l’effet que lui fait son succès et une sélection à de nombreux prix, il répond uniquement que « c’est rare » et que « cela [le] touche ». La réponse ne se construit pas à partir de la question réelle mais ressemble à un bloc rhétorique réutilisable sur de nombreuses formulations de son succès. Aucune allusion aux prix mentionnés, par exemple.
C’est plus frappant encore lorsqu’on lui pose la question de l’intelligence artificielle. Là, certainement, le stress est encore beaucoup plus fort puisqu’on est au début de la polémique, qui a dû être particulièrement difficile pour l’auteur. Là encore, il part dans une sorte de bloc rhétorique sur la littérature, la créolisation, puis les écrivains et les logiciels. Il ne répond pas à la question. J’aimerais que mes élèves gardent à l’esprit qu’éluder une question est toujours le plus mauvais choix. Produire un bloc de réponse toute faite et contourner la question ne peut tromper personne. J’aurais aimé préparer M. Orélien à cette question, et en général à l’oral. Il faut savoir mimer une réponse en train de se construire.
Un autre exemple m’a frappée, c’est lorsqu’on lui a demandé s’il comptait rester en France. La question est extrêmement simple et appelle une réponse précise, même si celle-ci dit l’incertitude. Or, au lieu de répondre, il expose tout autre chose : la différence entre la France et le Québec, l’évolution de la situation, les lecteurs puis, enfin, il revient sur l’intelligence artificielle. Sans que jamais la réponse ne précise « je vais rester/je vais partir/je ne sais pas ».
Ces deux exemples dessinent une constante : une réponse trop sèche, une réponse qui s’éloigne de la question, enfin un discours préfabriqué qui se substitue à l’échange. Je suis frustrée de ne pouvoir souffler quelques trucs rhétoriques à Thélyson Orélien, pour lui apprendre à produire une parole véritablement adressée, qui écoute la question et se construit en fonction d’elle.
Savoir parler, c’est savoir penser dans le mouvement même de la parole.
Beaucoup d’écrivains parlent mal. Le cas de Modiano, qui est pourtant un écrivain faramineux, dont les romans m’accompagnent depuis toujours, est célèbre. Il est au fond logique que, si l’on choisit l’écriture, c’est parce qu’on n’a pas d’autre moyen privilégié d’expression. Et au fond, je serais peut-être gênée par un écrivain qui s’exprimerait parfaitement à l’oral, qui serait trop brillant. Mais ce que je voulais simplement montrer ici est que l’oral expose, fait éclater quelque chose et que, qu’on le veuille ou non, nous y sommes soumis. Et parfois, comme dans l’exemple de ce petit scandale, le prix à payer est cher.