Éloge de la douceur
par Marie Gil
Bien parler n’est pas parler fort. Bien parler, c’est parler avec une voix posée, agréable à entendre et douce. Votre timbre communique en effet à votre interlocuteur votre état d’esprit et vos dispositions intérieures: confiance, authenticité, certitudes, volonté.
Qu’il s’agisse d’une prise de parole en public, d’un entretien ou d’une parole de crise, d’un débat, travailler votre voix en amont va déterminer l’issue de votre prestation.
Avoir une belle voix est ainsi indispensable à la bonne communication : la voix conditionne l’écoute. Ce que j’entends par «belle», ici, signifie « bonne » et « vraie », les trois adjectifs sont synonymes comme dans la philosophie antique : assurée, posée, miroir d’une intériorité sereine. Or une belle voix est souvent légèrement basse, car nous avons naturellement tendance à forcer vers l’aigu et accélérer le rythme sous l’effet du stress, de l’inquiétude de convaincre, de l’urgence. S’ouvre ainsi un cercle vicieux : plus votre intériorité est instable, plus vous avez de doutes, de peurs ou de lacunes, plus la voix le traduit et moins bien vous communiquez. Si vous avez quelque chose à cacher, par exemple, qui soulève en vous des doutes et l’appréhension de certaines questions, c’est votre voix qui vous trahira la première. Viendra ensuite la gestuelle, puis les paroles elle-même. Vous finirez par dire ce que vous ne vouliez pas dire : la forme affecte le contenu du discours.

Ces effets s’amplifient au cours de l’acte de parole, discours ou entretien. Un début de prise de parole peut être raté et compensé par la suite, bien que ce ne soit pas idéal. Une voix non maîtrisée tout le long d’un oral aura, en revanche, des effets catastrophiques en cascade.
Je l’ai expérimenté récemment lors d’une réunion professionnelle où je devais convaincre dans des conditions particulièrement difficiles. Les prises de parole se sont étendues sur plus de huit heures de débats, avec un discours initial et des conclusions finales pour présenter le projet, et entre les deux de très nombreuses réponses à apporter à des questions pressantes. Je savais que je devrais faire face à de l’agressivité. Pendant la semaine qui a précédé, je me suis astreinte à parler avec douceur tout le long du jour, quelle que soit la situation : cours, dialogues, déjeuners professionnels, rendez-vous d’éditeurs, dîners amicaux, parole quotidienne dans la rue, etc. Ce qui a été extraordinaire dans cette expérience est que je ne me suis pas seulement préparée à un oral (qui a d’ailleurs parfaitement atteint son but), mais ma vie entière en a été affectée. Le monde était devenu bienveillant. Les barrières entre les êtres se sont abaissées, grâce à cette voix apaisée. Les personnes hostiles ne vous jalousaient plus, ne se sentaient plus agressées par vous, ne nourrissaient plus de ressentiment. De l’autre côté focal, de votre point de vue, vous osiez beaucoup plus : aucune position, aucun être ne vous semblait plus inaccessible.
J’ai pu encore constater, le jour de la réunion, l’effet nuisible d’un ton véhément, à l’effet produit par la présidente: malgré sa position, malgré le respect dû en principe à son rôle, elle ne fut pas respectée. Non seulement des membres de la commission ont remis en question ses procédés et la manière dont elle animait les débats, mais ils ont fini par voter contre tout ce qu’elle proposait. L’intéressée elle-même a pu lui dire posément, en la regardant en face, qu’elle devait cesser de lui parler sur ce ton. La présidente, surprise, s’est immédiatement exécutée, perdant toute assurance d’un coup.
L’emportement, dans la voix et le ton, s’écroule dans l’endurance. La douceur au contraire vous permettra de varier les rythmes, d’être à certains moments plus dynamique et de mettre en valeur un mot ou une phrase en les appuyant.
Cette partie de la rhétorique relève de l’actio, elle est commune à l’art de l’acteur et à l’art du discours. Pour travailler sa voix de manière efficace, il faut un auditeur et une pratique quotidienne.
Je vous conseille de baisser la hauteur de votre voix, son rythme et de parler en sentant que vous expirez l’air. Les hommes peuvent jouer sur les notes graves, les femmes plutôt sur le volume. Il faut alors trouver un volume idéal pour qu’il soit à la fois doux et audible, et qu’il corresponde en même temps à votre voix naturelle. Bien entendu, si vous parlez sans micro ou si vous parlez avec un micro, l’adaptation n’est pas la même. Le micro vous permet d’aller sans risque plus loin encore dans la douceur et de régler votre rythme sur le contenu, afin de maintenir l’attention de l’auditeur. Un entretien en face à face sans micro vous oblige à projeter légèrement votre voix, mais c’est l’articulation qui vous rendra audible, plus qu’un volume très élevé. Vous apprendrez enfin qu’on peut parler avec un volume substantiel tout en restant dans la douceur, grâce à certains exercices que pratiquaient déjà les Latins.